Concevoir des sites robustes : le design éco-conçu à la lumière d’Olivier Hamant

En éco-conception web, on parle beaucoup de poids de page, de serveurs et de code. Le design est pourtant le moment où presque tout se décide. Pour l’aborder autrement, nous nous appuyons au sein du collectif Les Filles d’Ada sur une idée venue de la biologie : la robustesse, telle que la défend le chercheur Olivier Hamant.
La robustesse : sortir du culte de la performance
Olivier Hamant est biologiste, chercheur à l’INRAE et directeur de l’Institut Michel Serres. En observant le vivant, il fait un constat : la nature n’est pas performante. Elle est robuste.
Il définit la performance comme « la somme de l’efficacité et de l’efficience » : atteindre son objectif, avec le moins de moyens possible. La robustesse consiste à « maintenir le système stable et viable malgré les fluctuations » (Adrastia, épisode 5).
Ce n’est pas de la solidité : le vivant dure parce qu’il reste souple. Ce n’est pas non plus de la résilience. La résilience consiste à se relever après le choc, alors que la robustesse se construit avant, dans la structure même du système.
Pour Olivier Hamant, la performance nous enferme dans une voie étroite. Elle fonctionne dans un monde stable, et ce n’est plus le nôtre : « le modèle de la performance n’est plus adapté à l’instabilité actuelle » (Welcome to the Jungle).
Le vivant mise au contraire sur ce que la performance chasse :
– la redondance : avoir « plein de plans A, B, C, D » ;
– l’hétérogénéité : la diversité plutôt que l’uniformité ;
– la lenteur et le repos : la lionne qui dort n’est « pas très performante », mais elle dure ;
– l’erreur et l’aléa : un système vivant n’est « jamais statique » ;
– la coopération : renoncer à une part de performance individuelle pour la robustesse du groupe.
Précision utile pour notre métier : selon lui, la robustesse est « davantage technophile que technophobe ». Il ne s’agit pas de rejeter le numérique, mais de changer la façon de le concevoir.
Le web, champion de la performance
Le web est un bon exemple de la course à la performance. On y ajoute toujours plus de fonctionnalités, d’animations, de vidéos et de scripts, pour optimiser chaque clic et chaque conversion.
Résultat : en dix ans, le poids médian d’une page web sur ordinateur est passé d’environ 1,2 Mo (2014) à 2,65 Mo (2024), soit +120 %. Sur mobile, il atteint 2,3 Mo, dont 0,9 Mo d’images et 0,56 Mo de JavaScript (Web Almanac 2024).
Cette inflation a un coût. En France, le numérique représente 4,4 % de l’empreinte carbone en 2022, contre 2,5 % dans l’évaluation précédente portant sur 2020 (étude Ademe-Arcep, via Maire-info). Une grande partie de cet impact vient de la fabrication des équipements : 78 % de l’empreinte carbone selon l’étude sur 2020 (Le Monde Informatique).
C’est là que le design entre en jeu. Un site trop lourd fonctionne mal sur un vieux téléphone ou avec une connexion faible. Il pousse à changer d’appareil, et c’est justement le geste le plus coûteux pour la planète. Allonger la durée de vie des terminaux est d’ailleurs le premier objectif du RGESN, le référentiel français d’écoconception publié en mai 2024 (78 critères).
Un site performant est taillé pour un usage idéal : un écran récent, une fibre rapide, un utilisateur pressé. Un site robuste reste utilisable quand les conditions changent.

6 principes du vivant appliqués au design d’un site
Traduire la robustesse en design, c’est se poser une autre question.
On ne se demande plus « comment impressionner ? », mais « comment ce site restera-t-il utile, lisible et léger dans cinq ans, pour tout le monde ? ».
| Principe du vivant | Le réflexe « performance » | Le choix « robuste » |
|---|---|---|
| Sobriété (ne pas tout optimiser) | Ajouter animations, carrousels, vidéos en fond pour capter l’attention | Garder les fonctionnalités réellement utiles, décidées en atelier avec le client |
| Hétérogénéité | Concevoir pour un iPhone récent et la fibre | Concevoir d’abord pour un petit écran, un vieux téléphone, une connexion faible |
| Redondance | Un seul chemin vers l’information, souvent caché derrière du JavaScript | Plusieurs accès (menu, liens dans le texte, pied de page), un contenu lisible même si un script échoue |
| Lenteur | Refondre tous les deux ans pour suivre les tendances | Un design sobre qui vieillit bien, qu’on fait évoluer par petites touches |
| Coopération | Un site livré « clé en main » dont le client dépend | Un client formé et autonome, un outil standard (WordPress, Gutenberg) que d’autres pourront reprendre |
| Inclusion des fragilités | L’accessibilité traitée à la fin, si le budget le permet | L’accessibilité (RGAA) pensée dès les maquettes : contrastes, tailles, ordre de lecture |
1. Accepter la sous-optimalité
Un site robuste n’a pas besoin de tout faire. Chaque fonctionnalité ajoutée pèse sur les serveurs, les réseaux et les appareils, puis doit être maintenue pendant des années. Avant de dessiner, nous demandons « à quoi sert cette page ? » et nous retirons ce qui n’a pas de réponse claire.
2. Concevoir pour la diversité des usages
Les utilisateurs n’ont pas tous le dernier smartphone ni une bonne connexion. Nous partons de la version mobile et nous testons sur des appareils modestes. Un site qui marche dans de mauvaises conditions marche partout.
3. Prévoir des plans B
Le vivant multiplie les solutions de secours. Sur un site, cela veut dire : un contenu qui s’affiche même si une image ou un script ne charge pas, des textes alternatifs, plusieurs chemins vers la même information. C’est aussi la base de l’accessibilité.
4. Choisir des formes légères et durables
Les choix graphiques font une grande partie du poids d’une page. Quelques leviers simples :
des illustrations vectorielles (SVG) ou au trait plutôt que des photos lourdes ;
des images compressées, aux bons formats et aux bonnes dimensions ;
des polices système ;
pas de vidéo en lecture automatique ni de carrousel par défaut ;
une grille et des composants réutilisés d’une page à l’autre.
5. Prendre le temps
Un design qui suit chaque tendance se démode vite et appelle une refonte. Nous préférons des choix intemporels et un site qui évolue par petites améliorations. Optimiser un site existant plutôt que tout refaire est parfois la décision la plus responsable.
6. Coopérer
Un site robuste ne dépend pas d’une seule personne. Nous co-construisons l’arborescence avec le client, nous utilisons des outils standards et nous formons les équipes. Le site peut ainsi vivre sans nous.

Comment nous l’appliquons aux Filles d’Ada
Au sein du collectif, l’éco-conception n’est pas une couche ajoutée à la fin. Elle guide chaque étape du projet :
1. Cadrage : un atelier pour clarifier les objectifs, les publics et les contenus vraiment utiles.
2. UX design : une arborescence co-construite, des parcours courts et des wireframes avant tout graphisme.
3. UI design : une direction artistique sobre, légère et accessible dès les maquettes.
4. Développement : un thème WordPress sur mesure, compatible Gutenberg, qui utilise les fonctions natives et peu d’extensions. Le code suit les référentiels RGESN et RGAA.
5. Mesure : une évaluation d’écoconception avec un bilan avant/après et des pistes d’amélioration.
6. Formation et maintenance : un client autonome et un site entretenu dans la durée.
2 projets récents illustrent cette approche :
FacilEurope Plus, pour Nantes Université. Ce site présente un programme qui enseigne l’Europe par la facilitation graphique. Nous avons prolongé l’univers d’illustrations au trait existant, léger par nature, et limité le site à l’essentiel. Le site est hébergé sur les serveurs de l’université.
Synergie, tiers-lieu de l’économie circulaire dans les Mauges. Ici, nous n’avons pas refait le site. Nous avons audité l’existant, puis repensé et réintégré uniquement les pages stratégiques. Faire évoluer plutôt que remplacer : c’est le principe de lenteur appliqué au web.
Nous ne prétendons pas faire des sites parfaits. Comme le vivant, nous avançons par essais, erreurs et ajustements.
En conclusion : un beau site est un site qui dure
La robustesse nous invite à changer de critère de réussite. Un bon site n’est pas celui qui charge en un éclair sur le meilleur appareil, ni celui qui accumule les effets. C’est celui qui reste utile, accessible et léger malgré les changements d’appareils, de réseaux, d’équipes et de besoins.
Pour le designer, ce n’est pas une perte de créativité. C’est un autre terrain de jeu : moins d’effets, plus de sens.
Vous avez un projet de site, de refonte ou d’optimisation ? Parlons-en : contact@lesfillesdada.fr.
Pour aller plus loin
Lire Olivier Hamant
- La Troisième Voie du vivant, Odile Jacob, 2022
- Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant, Gallimard, collection Tracts n°50, 2023
- L’Entreprise robuste, Odile Jacob (fiche éditeur)
En entretien
- Adrastia, épisode 5 : la robustesse face aux fluctuations
- « Le culte de la performance ressemble, par certains égards, à une dérive sectaire », Welcome to the Jungle
Référentiels et données
- RGESN, référentiel général d’écoconception des services numériques (Arcep, Arcom, Ademe, 2024)
- Web Almanac 2024 : poids des pages (HTTP Archive)
- L’impact environnemental du numérique de plus en plus important en France (Maire-info, étude Ademe-Arcep)
- Terminaux, datacenters et réseaux : la pollution numérique en chiffres (Le Monde Informatique)